MOGUEROU, LE PEINTRE-POÈTE DU CHEMIN MYSTIQUE
 
Observez ses yeux pétillants. Ils brillent d’un feu sacré. Le besoin de peindre, non pas comme un passe-temps du dimanche. Le besoin de vivre, d’exprimer ses émotions, sa vision du monde. Les souffrances, les appels, les mythes, tout ce qui se loge au fond de l’âme humaine, et qu’il ne peut exprimer qu’ainsi.
Jean-Jacques Moguerou a aujourd’hui 84 ans. Il a fait ses études à l’école de Beaux-Arts du Havre, puis à l’Université de Rennes, où il a obtenu une licence en arts plastiques. S’en est suivie une foule d’expositions, parfois dans des endroits prestigieux : Salon d’hiver au Grand Palais à Paris en 1957, Maison Jean Vilar à Marly-Le-Roi en 1974, Salon de la Jeune Peinture à la Galerie de Nesles à Paris en 1984. Il y a cotoyé de grands noms, tels Tal Coat, Hélion, Matta, Kijno. Son goût pour la solitude, toutefois, a fait que les expositions deviennent de plus en plus rares. Aujourd’hui, le Graal de Moguerou, ce n’est pas la découverte, au bout du voyage, du vase sacré. C’est plutôt le chemin, celui de son exploration, chemin qui, par essence, doit être inachevé puisque, comme nous l’enseigne Antonio Machado, il se fait en marchant, et parfois en regardant en arrière le sentier qu’on ne doit plus fouler. « Voilà ma vraie vie, nous dit Moguerou, celle que j’ai connue, et qui me manque pour nourrir celle d’aujourd’hui ». Son élan créateur est une écriture qui exalte un univers enfui, celui des couleurs, des vibrations, et des sons. Message du solitaire que, peut-être, il a toujours voulu être.
 
Cette ferveur créatrice lui a conféré un style singulier, né de multiples strates : les récits de la Grèce antique, la légende arturienne, l’imprégnation andalouse. Dans ses songes, Moguerou fait partager sa vision, tumultueuse, mystique et, selon le mot de Malraux, toujours « spirituelle ». Il croit, dit-il, « en ses dieux », avec lesquels il cultive une entente. La Grèce tient dans son oeuvre une place centrale, celle des mythes qu’il a revisités lors de ses cinq voyages, dont il nous restitue le souffle : chaleur des pierres, rites dyonisiaques, sillages sur la mer. Au centre, également, la poésie de Federico García Lorca, celle du romancero gitano, celle des chevaux de liberté, de la peine de l’enfant, de la lune qui fuit.
 
Moguerou est profondément humain. Son alliance avec le « duende » de Lorca, ce n’est pas la rencontre avec le diable, mais cette alchimie intérieure qu’il livre dans des esquisses souvent instantanées. Et la femme, omniprésente, à qui il voue le culte de la naissance du monde.
L’exposition 2023 de Roscoff, au restaurant-brasserie d’Isabelle et François Abjean, est sous le signe des Alizés, ces vents du renouveau et de l’aventure vers les cent rivages, si chers aux Bretons. Elle donne à voir un aperçu du peintre-poète, dont l’essentiel se trouve dans son atelier-refuge, à Henvic, atelier qui déborde de papiers où sont consignés, de sa belle écriture, les apophtegmes de sa vie, et où abondent disques vinyle diffusant les airs des anciens bouzoukis, ainsi que recueils poétiques où dominent ceux du romancero gitano. Là est son antre, carrefour de la rencontre avec soi-même et le public. Un public devenu rare, il est vrai, mais qui, parfois, passe une tête au-dessus de la verrière.
C’est le peintre Georges Braque qui disait « J’aime la règle, qui corrige l’émotion ». Pour paraphraser Braque, Moguerou préfère dire : « J’aime les émotions, corrigées par la règle ».
S’il fallait laisser s’exprimer, outre Lorca et Machado, un autre poète, ce serait Hölderlin : « L’homme qui crée est un dieu, et celui qui a perdu la ferveur est comme l’enfant prodigue, qui contemple dans le creux de sa main orpheline les quelques sous dont la pitié l’a gratifié sur son chemin ».
Moguerou est, sans doute, orphelin des salons et des cocktails mondains de la reconnaissance artistique. Mais sa ferveur demeure celle de la beauté de la création.